J’inaugure aujourd’hui cette nouvelle rubrique qui sera une entrevue avec un photographe de nature. Je souris un peu pour ce lancement car il commence par « Rencontre avec (…) » et il faut savoir que je connais Alex depuis plus de 20 ans (ça nous rajeunit pas ça..), il est donc comme un frère. C’est logiquement qu’il débute cette rubrique d’interview que j’essaierai de faire régulièrement.
Rien de révolutionnaire, juste une séquence de questions-réponses qui permet de connaître et de mieux cerner l’approche d’un photographe de vie sauvage. Entrons maintenant dans le vif du sujet.
Voici le premier entretien avec Alex qui est un Vosg’pattes exilé dans l’ouest de la France depuis pas mal d’années maintenant et qui s’est orienté vers la photo animalière et de nature voilà quelques années après avoir pratiqué la photo paysagiste et généraliste.
Salut Alex, pour commencer peux-tu te présenter rapidement.
Salut Fabien! Alors comme ça, on se tutoie? Bon, ok, tu as de la chance qu’on se connaisse depuis plus de 20 ans… Je m’appelle donc Alexis Dubois (tout le monde m’appelle Alex, même moi), j’ai 34 ans depuis peu et je suis vosgien, né dans un magnifique village nommé Bussang, situé au fond de la plus belle vallée du monde, la vallée de la Haute-Moselle, que tu connais parfaitement, tu ne me contrediras donc pas! Malheureusement, je n’habite plus les Vosges depuis maintenant 9 ans puisqu’en 2000, j’ai du m’exiler en Seine-Maritime pour le boulot. J’habite maintenant un petit village de 900 âmes dans l’Oise, perdu au milieu des champs.
Comment est née cette passion pour la photo de faune sauvage?
Disons que j’ai toujours été proche de la nature, à ma manière. Par là, j’entends que je pratiquais, dans ma jeunesse, la rando avec mes parents (Hautes Alpes, Haute Maurienne, Queyras…) ce qui a exercé mes yeux aux merveilleux paysages que ces régions m’offraient (bon, ok, je ne semblais pas suffisamment sensible à ça quand j’étais tout jeune, aux dire des mes parents!). Je faisais aussi beaucoup de VTT et de ski de fond dans mes Vosges. Tout ça, bien qu’axé sport, me faisait côtoyer la nature constamment, même si ce n’était pas d’un point de vue de naturaliste.
Quand j’ai (re-)commencé la photo, avec mon D70, je me suis cherché pendant un moment, ne sachant pas vers où me diriger en tant que photographe. Et puis, petit à petit, grâce à un de mes très proches qui s’y est mis en même temps (j’espère que tu te reconnaîtras!), je me suis dit que la photo animalière et de nature était tout à fait pour moi. Ne croyez cependant pas que c’est un choix par défaut! J’ai toujours été proche de la nature, ça me permettait donc de l’être encore plus.
Vosgien exilé en Picardie, parle-nous de ces deux pays d’un point de vue photographique. As-tu une préférence pour l’un ou l’autre lorsque tu es derrière ton viseur?
Humm…difficile à dire tant je suis fondamentalement attaché à mes Vosges. Pour être impartial, il me faut faire un effort! Je dirais qu’au point de vue de la faune sauvage, j’ai la sensation qu’il est plus facile de la côtoyer directement ici. Les forêts sont moins denses et partout entourées de champs, dans lesquels il est assez fréquent de trouver des cervidés ou des canidés. En revanche, niveau paysage, il n’y pas de questions à se poser, les Vosges sont purement et simplement merveilleuses. Les reliefs proposés par les ballons permettent de remplir le cadre avec leur troisième dimension. Ici, tout est assez plat, il faut chercher pour avoir quelques valons. La mer et surtout la côte d’albâtre, du Havre à Dieppe, peut être un très bon palliatif à mes montagnes. Mais elle est à 100km, au plus près de la maison. Pour autant, ne vous méprenez pas, il y a tout de même de très beaux paysages ici!…J’avais prévenu, être impartial, pour un pur vosgien, c’est difficile!
Quels sont tes sujets de prédilection? Qu’est ce qui te fait vibrer lorsque tu pars pour faire de la photo?
Le sous-titre de mon site, peut être un brin pompeux, résume bien mes sujets principaux: photographie animalière et de nature. En fait, paradoxalement, je pars très souvent en ballade, avec, pour but, pas forcément de faire des photos. Je vais sortir le cliché habituel mais me faire une sortie comme ça me permet d’être en communion avec la nature. D’autant plus que je suis à 99% seul lors de ces sorties, d’où la sensation de fusion totale. Voilà, c’est ça qui me fait vibrer. Ca et aussi l’observation qui est une base essentielle à la photo animalière. Je prends autant de plaisir à faire un belle photo de chevreuil que de l’avoir dans mes jumelles à 300m et de l’observer évoluer dans son milieu naturel.
Il y a une chose aussi qui me fait vibrer, mais là, je pense que tout le monde va se moquer de moi…j’aime me retrouver en tenue photo, c’est à dire en tenue entièrement camouflée! J’ai l’impression d’avoir une armure, qui sent très fort parce que je ne la lave jamais, mais une armure quand même!
Quel est ta philosophie en ce qui concerne la photographie de vie sauvage?
Ma philosophie est simple: prendre mon pied en dérangeant le moins possible. Et si je ne peux pas faire de photo, tant pis, je n’en fais pas. Je ne vais pas faire n’importe quoi dans l’unique but de ramener une photo qui, de toute façon, ne me fera pas plaisir en le regardant, sachant ce que j’ai fait pour l’avoir.
Par exemple, ce que j’aime, c’est me retrouver face à un groupe de chamois et qu’ils continuent à faire comme si je n’étais pas là alors que je suis à 20m d’eux. Mais tu dois connaître cette situation, non?
Et en ce qui concerne la vie sauvage, je me dis qu’il n’est pas nécessaire d’aller à l’autre bout du monde quand tu ne connais déjà pas ce qu’il y a au bout de ton jardin. Bon, c’est vrai que je ne dis pas qu’un voyage en Alaska ne me ferait pas plaisir! Mais les animaux croisés derrière chez toi sont-ils pour autant moins sauvages?
« Les reliefs proposés par les ballons permettent de remplir le cadre avec leur troisième dimension. »
Parlons technique. Tu es Nikoniste, est-ce un choix ou le hasard? Décris-nous ton matériel.
Non, ce n’est pas un hasard. J’ai toujours connu mon père avec un appareil à la main, son Nikon FM, surtout quand nous faisions nos randos dans les Alpes. Par la suite, quand j’ai commencé la photo, dans les années 90, je lui ai bien sûr emprunté. A l’époque, je ne faisais pas de photo animalière mais c’est grâce à ça qu’en 2004, quand j’ai acheté mon premier reflex numérique, je me suis tout naturellement tourné vers Nikon après un passage éclair chez Canon avec un G2. D’ailleurs, ce premier Nikon D70 est devenu l’appareil de mon père quand je suis passé au D300. Niveau objectifs, j’ai le Nikon 18-70mm de base, le Nikon 50mm f/1.8, le Micro Nikkor 60mm AF-S f/1.8 et pour finir le Sigma 120-400mm OS APO HSM. Ce ne sont pas exactement les objectifs de mes rêves mais on ne peut pas toujours avoir ce qu’on veut. Et puis, ce n’est pas le matériel qui fait l’oeil. Malgré tout, j’aimerais me trouver un Nikon 12-24mm f/4 d’occas pour les paysages et peut être un Nikon 300mm f/4 avec un multiplicateur, en attendant mon 500 f/4!…C’est beau de réver…
A côté de ça, en accessoires, j’ai un trépied Manfrotto 055XPROB avec une rotule 488RC0, une housse anti-bruit «Photo & Nature», deux filets de camouflage, un large synthétique et un petit faisant aussi office d’écharpe et des waders pour mes sorties dédiées à la photo en milieu aqueux. Et récemment, je me suis construit mon affût flottant, que je n’ai pas encore eu l’occasion de tester.
Niveau traitement et développement, quels sont tes orientations et tes choix?
Quand mes photos concernent la faune ou la flore, j’essaie de faire en sorte que le rendu soit le plus proche possible de ce que j’ai vu, de la réalité, en somme. En revanche, je m’autorise à pousser un peu mes post-traitements quand ce sont des paysages, par exemple pour dramatiser encore un peu plus une scène. En revanche, j’ai testé quelques fois la photo HDR et je n’aime vraiment pas ça, cela donne des rendu vraiment trop peu réalistes. Certes, certains photographes maîtrisent cette technique à merveille, ce qui ne laisse pas supposer qu’il y a de la HDR derrière mais soyons francs et honnêtes, la plupart du temps, c’est juste ignoble!
Coté gestion, je confie ma photothèque à Lightroom. J’utilisais il y a encore quelques années de ça, Iview Media Pro. Mais franchement, maintenant, je ne comprends pas qu’un photographe, amateur comme moi, les pros peuvent avoir d’autres exigences, n’utilise pas cet outil tant il simplifie le flux de travail. Un seul outil, à un coût pas très élevé au regard des performances, pour importer ses photos, les taguer, les classer, les développer, les exporter, les imprimer, créer des galeries web! Même si certains moteur de développements propriétaires, comme Capture NX pour Nikon, sont certainement plus performants, en tant qu’amateur, il faut faire preuve de pragmatisme. Je recommande Lightroom à tous.
Quelle scène ou espèce rêves-tu de photographier?
Les rêves, il en faut, c’est souvent grâce à eux qu’on peut avancer. Il ne faut cependant pas les confondre avec les fantasmes!
J’ai eu l’occasion d’assister, l’été dernier, à un mulotage de renard, sans pour autant réussir à le photographier. Voilà déjà une scène que je rêverais de figer sur mon capteur. Ca et le passage de proie entre busards Saint-Martin. Je sais qu’ils ne sont pas irréalisable, mais il va falloir sacrément bosser pour y arriver! Ensuite, comme tout photographe animalier vosgien qui se respecte, il est bien évident que réussir à avoir un lynx de notre massif dans le viseur serait l’expérience ultime. Mais bon…là, on est presque dans le domaine du fantasme.
Ensuite, coté paysages, je rêverais de pouvoir me payer un voyage en Alaska pour ses grandes étendues d’une splendeur à couper le souffle et pour finir, une belle aurore boréale ! Voilà, je pense qu’avec ça, j’ai déjà balayé une bonne partie de mes rêves.
Une anecdote lors d’une sortie photo…
Ahahah, oui, j’en ai une et en plus qui rejoint la réponse à la question n°5. C’était au mois de Septembre dernier, j’avais repéré un bon coin pour un éventuel affût. Lors du brâme, plusieurs sorties de suite, j’ai aperçu un couple de chevreuils qui sortait du bois, toujours au même endroit. Je me suis dit que ça valait le coup de s’y rendre un matin de bonne heure avant le boulot, la lumière étant favorable à ce moment de la journée. J’y suis donc allé et ça ne faisait pas 15mn que j’étais en place sous mon filet que le couple sort de la forêt. Trop content, que j’étais ! Le temps passe, ils se rapprochaient lentement de moi. J’ai fait mes photos. Et le temps a encore passé…et passait de plus en plus ! Ils sont restés plus d’une heure devant moi. Je ne voulais pas bouger pour ne pas les déranger. Tant et si bien qu’une fois qu’ils ont enfin décidé à quitter les lieux (il semblerait qu’ils aient fini par me sentir), j’ai couru pour revenir à ma voiture, je me suis changé à toute vitesse, j’ai roulé comme un fou sur la route (pas bien !!) mais rien n’y a fait…je suis arrivé en retard à la réunion qui était programmée avec mon chef et en plus, je puais le chacal ! Le pire, c’est qu’il a fallu que je m’explique !
Quelles sont tes influences, tes photographes préférés et pourquoi?
Ma réponse risque d’être bateau mais quel photographe animalier ne répondrait pas Vincent Munier à cette question, d’autant plus s’il est vosgien ? Dans toutes ses photos, il y a une âme, une histoire, elles racontent toute quelque chose. Il accorde autant, voire plus d’importance à l’environnement, au cadre de vie de l’animal qu’à l’animal lui-même ce qui peut produire des photos à l’ambiance complètement éthérée. Il va même plus loin puisque pour lui, la photo n’est pas une finalité en soi. Rien que le fait d’être dans son affût au milieu de nulle part suffit à le combler. Et alors que dire de son livre « Clair de Brume » qui est du pur enchantement, que toute personne amoureuse des Vosges devrait avoir dans sa bibliothèque. Et pour l’avoir rencontré, je peux dire qu’il est d’une gentillesse hors norme, très humble, presque surpris que tant de gens soit en admiration devant son travail.
Sinon, j’aime aussi beaucoup le travail de Joël Brunet. Passer 10 ans de sa vie à suivre les chats forestier est tout simplement énorme et les photos qui en découlent sont absolument magnifiques. J’ai eu l’occasion de voir son exposition à Montier…par moment, j’en avais les larmes au yeux tellement c’était beau. Je suis d’ailleurs revenu avec 2 clichés signés!
Je ne vais pas tous les citer, ça ferait beaucoup, mais il y a aussi Fabrice Cahez (encore un vosgien!), Franck Renard, Stefano Unterthiner (sa série des portraits de macaques à crête, pfff) et plein d’autres!
Billebaude, approche ou affût?
Un peu de tout en réalité ! Je mixe les styles. En fait, il m’arrive fréquemment de faire des affûts en billebaude. Mais je reste persuadé que le mieux, c’est l’affût pour augmenter les chances de réussite. La billebaude est trop aléatoire pour donner de bons résultats. C’est bien quand l’objet de la sortie n’est pas de ramener des photos d’une espèce précise ou qu’elle est dédiée à la macro. En même temps, je me vois mal faire un affût pour une araignée ou un champi ! Quant à l’approche, je n’ai jamais vraiment essayé, à part sur les chamois des Hautes Vosges qui sont moins farouches que les cervidés de nos forêts. Je pense que je suis pour l’instant trop fébrile pour ça, pas assez confiance en moi on va dire. J’aurais trop peur de la louper et de déranger et puis finalement ne pas ramener de photos.
Très proche de la nature, quel est ton regard sur notre monde civilisé, sur la biodiversité et les questions d’environnement?
On va dire que je suis plus proche de la nature que la plupart de mes concitoyens, collègues ou amis. De là à dire que je suis très proche…tu me diras, ce n’est qu’une notion de point de vue. Mais vu que je ne passe concrètement que mes week-ends dans la nature, il y a certainement une foule de gens plus proches de la nature que moi. Ceci étant dit, mon principe de base, c’est de laisser la plus petite empreinte possible là où je vis. Ça se concrétise par des actions toutes simples et de base comme avoir des récupérateurs d’eau de pluie pour arroser nos plantes et notre jardin, trier les ordures, faire du compost, ne pas semer du gazon pour la pelouse mais laisser le près d’avant la construction de la maison reprendre ses droits. J’aimerais pouvoir faire beaucoup plus, surtout pour l’eau. Quand on pense que nous utilisons de l’eau potable pour nos toilettes ! Ce sera peut être possible s’il m’arrive de construire ma propre maison. Toutes ses actions sont finalement assez simples et pourtant j’ai l’impression que peu de gens le font. Autour de moi, dès que je commence à parler environnement, j’ai l’impression d’être un extra-terrestre pourtant il n’y a rien d’extraordinaire dans ce que je fais. J’ai la désagréable sensation que la plupart des gens ne se rendent pas compte de la chance que nous avons de vivre sur cette Terre magnifique et ça me désole. Le gros problème pour moi, c’est que j’ai de plus en plus de mal à me contenir nerveusement dès qu’on commence à aborder le sujet de la protection de la Nature au sens large. Je n’arrive vraiment pas à comprendre qu’on puisse ne pas en prendre soin. Et malheureusement, ça me contraint très souvent à ne pas m’exprimer sur ce type de sujet.
Des projets particuliers à venir?
Oui et heureusement ! Comme tous les photographes, j’imagine. Je viens de me construire mon affût flottant mais je ne l’ai pas encore mis à l’eau. Je pense que j’irai faire mes tests sur la partie de l’Epte que j’ai déjà exploré. J’y ai aperçu un martin pêcheur, ca sera un bon sujet de test. Ensuite, on vient de me fournir de précieuses informations de localisation d’une harde de cerfs, qui plus est pas très loin de chez moi. Si jamais je réussissais à en figer sur capteur, ce serait un grand moment pour moi. On va dire que ce sont les 2 principaux projets que j’ai à court terme. A plus long terme, il y a aussi l’achat d’un 500 f/4 ! Il fait bon rêver.
Je te laisse carte blanche pour terminer.
Eh bien, je voulais commencer par te remercier, Fabien. Ca ne m’arrive pas souvent de m’exprimer comme ça sur ma passion ! Même si l’écriture n’est vraiment pas ma tasse de thé (mon 8 à l’écrit du bac français se fait ressentir !), c’était plaisant de répondre à ton interview.
Ma dernière phrase sera pour les lecteurs : Allez en forêt ! Profitez de la Nature et ouvrez les yeux. Vous découvrirez des choses jusque là insoupçonnées rien qu’autour de vous ! Mais surtout…respectez la.
Pour terminer, voici les adresses où retrouver Alex et ses photos :